Derrière les portiques : ces PME qui vivent du fret sans toucher un conteneur
Photo: H. Zell, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Quand un porte-conteneurs de 300 mètres accoste à Fos-sur-Mer, l'œil non averti ne voit que des portiques, des piles de conteneurs et quelques hommes en jaune. Pourtant, chaque escale déclenche une chaîne silencieuse de dizaines d'interventions : dédouanement, inspection, réparation, convoyage, stockage. Autant de missions assurées par de petites structures, souvent familiales, qui forment la colonne vertébrale méconnue du premier port français.
Une économie de l'ombre au poids considérable
Selon les données du port, l'activité de Marseille-Fos génère directement et indirectement plus de 40 000 emplois dans la région Sud. Or, une part importante de ces emplois ne relève pas des grands opérateurs de manutention, mais d'un maillage de PME : entreprises de transit, ateliers de maintenance industrielle, sociétés de gardiennage de marchandises, transporteurs de proximité.
À Fos, Port-Saint-Louis ou dans les zones d'activités de la Crau, ces entreprises emploient fréquemment entre 5 et 50 salariés. Leur point commun : elles ne signent presque jamais avec le navire ou l'armateur, mais avec les maillons intermédiaires de la chaîne logistique. « Nous sommes le sous-traitant du sous-traitant », résume un dirigeant d'un atelier de réparation d'engins de levage, qui emploie 28 personnes à Istres. « Quand un portique s'arrête, c'est nous qu'on appelle. Mais sur le bilan du port, personne ne nous voit. »
Trois métiers, trois destins
Le négoce et le transit concentre la valeur administrative. Dédouaner une marchandise, optimiser une réglementation douanière, gérer les régimes de stockage : un travail invisible mais indispensable, qui a profité ces dernières années de la complexification des flux internationaux.
La maintenance industrielle vit au rythme des pannes. Vérins hydrauliques, treuils, moteurs de traction : l'usure est permanente sur une plateforme qui manutentionne chaque année près de 80 millions de tonnes de marchandises. Les ateliers spécialisés ne manquent pas de travail, mais peinent à recruter des soudeurs et des mécaniciens qualifiés.
Le transport routier, enfin, capte le flux sortant. Chaque conteneur qui quitte la plateforme doit être acheminé vers une plateforme logistique de la vallée du Rhône, de l'étang de Berre ou de la plaine de la Crau. Un marché capté en grande partie par des PME de transport, fragilisées par la volatilité des prix du gazole professionnel.
Une dépendance au trafic mondial
Cette prospérité a une contrepartie : elle repose sur des flux que personne ne maîtrise localement. Une grève en Asie, une perturbation en mer Rouge ou un ralentissement de la consommation européenne se répercutent en quelques semaines sur les carnets de commandes des sous-traitants.
L'année 2024 l'a rappelé : les détournements de trafic liés aux tensions maritimes ont modifié les escales sans que les PME puissent anticiper. « Un mois calme et un mois folle, c'est notre quotidien », témoigne une dirigeante d'une société de transit à Marseille. « Le vrai risque, ce n'est pas la concurrence, c'est l'imprévisibilité. »
Pour absorber ces à-coups, plusieurs entreprises du secteur ont engagé une diversification : maintenance d'équipements hors du port, accompagnement logistique de PME exportatrices régionales, ou encore positionnement sur les flux liés aux énergies nouvelles, notamment les composants éoliens transitaient par Fos.
Vers une structuration de la filière
Les acteurs locaux plaident pour une meilleure visibilité. Des initiatives émergent : groupements d'employeurs pour lisser les besoins en main-d'œuvre, partenariats avec les lycées professionnels de la zone pour former aux métiers de la logistique, et réflexions sur une marque territoriale commune aux sous-traitants du port.
La question dépasse le seul intérêt des entreprises concernées. Dans un territoire où l'industrialisation reste un objectif affiché, cet écosystème représente un socle de compétences rares : soudure spécialisée, réglementation douanière, conduite d'engins. Des savoir-faire qui, s'ils disparaissent, seront difficiles à reconstituer.
La manne du port de Marseille-Fos existe bel et bien. Encore faut-il la mesurer, la protéger et la transmettre. C'est désormais l'enjeu des PME qui, derrière les portiques, font tourner la machine sans en avoir jamais le crédit.